ETUC

C’est le ‘moment 1979’ pour le capitalisme casino

« L’âge d’or pour les riches doit prendre fin. Ceux qui nous ont conduit à cette pagaille financière doivent payer cher le prix du redressement » dit le Secrétaire Général de la CES, John Monks, dans son article paru le 2 octobre 2008 dans le Financial Times.

 

Lors de son congrès de 2007 à Séville, la Confédération européenne des syndicats s’est résolue à dénoncer le « capitalisme casino » et le manque de vision à long terme ainsi qu’à faire pression pour que ceux-ci soient combattus par la fiscalité, la législation et la participation des travailleurs. Aujourd’hui, alors que la crise des supprimes ébranle le monde entier, le capitalisme casino a enfin dévoilé son vrai visage. Tout le monde apprend que le tout-puissant secteur financier a étouffé les autres secteurs et rendu l’économie dépendante d’affaires à court terme, qui rapportent vite mais sont rarement dans l’intérêt d’un développement durable ou de la croissance à long terme.

La réalité économie actuelle, âpre et morose, contredit les belles paroles du monde de la finance, qui affirmait accroître les liquidités mondiales et réduire les risques liés aux investissements. Les décisions prises n’ont en réalité eu pour autre objectif que l’enrichissement personnel de quelques-uns, ceux-là même qui aujourd’hui, à quelques exceptions honorables, ont pris les mesures nécessaires pour faire supporter par les autres les conséquences de leurs actes.

Rien ne montre que les fortunes colossales de ces dirigeants hauts placés soient liées à de quelconques records de performances des entreprises : ils se sont tout simplement accaparé une large part du gâteau. La théorie économique de l’effet de ruissellement, du « trickle down », se tarit bien vite quand on descend dans l’échelle salariale. La part des salaires dans le revenu national de nombreux pays a chuté de manière vertigineuse ces 30 dernières années, inexorablement confisquée par ceux qui étaient déjà opulents à la base.

Ce n’est pas là le récit d’une réussite des syndicats. Nous ne sommes pas parvenus à éviter ce transfert d’argent des gens ordinaires vers les plus nantis. Nous avons certes, en Europe du moins (mais pas aux États-Unis), amélioré le niveau de vie moyen, mais nous perdons le combat de l’égalité. Il est maintenant l’heure de dénoncer les titans de New York, de Londres et des autres grands centres financiers, qui nous ont répété avec condescendance qu’il n’existait aucune alternative à un monde dirigé par Goldman Sachs et consorts.

Exprimer le moindre doute, même à demi-mot, sur le développement du système est longtemps revenu à se faire qualifier « d’incorrigible Old Labour » par les financiers de la capitale et même les ministres de notre pays. Remettre en question les salaires des grands patrons de Wall Street et de la City a longtemps invité les accusations de démagogie. Un excellent document du Trade Union Congress (le Congrès des syndicats britanniques) pointe du doigt l’insouciance digne des Bourbons qui s’est longtemps affichée dans les salles de conseil et sur les parquets de la bourse de Londres.

Mais que l’on ne s’y trompe pas : tout comme 1979 a marqué un tournant décisif dans l’histoire des syndicats britanniques, lorsque les accusations de toute-puissance portées à leur encontre se sont retournées lors des élections contre les politiciens qui les avaient proférées, 2008 sera considérée comme une année charnière pour les membres du système bancaire qui ont contribué au gâchis actuel.

Dans la déclaration relative à la crise émise à Londres le week-end dernier, nous, dirigeants des syndicats européens, demandons que les plans de sauvetage financés par les deniers publics soient mis en application sous l’influence et, si nécessaire, sous le contrôle du public. Nous attendons que les banques soient soumises à des exigences de trésorerie plus strictes et qu’il soit mis fin aux « activités hors bilan » qui se sont développées afin de contourner la loi et d’éviter l’impôt. Comment les autorités ont-elles pu laisser se produire de telles choses ? Nous appelons aussi urgemment à la mise en place d’une réaction concertée au niveau européen, avant que les plans de renflouement tels que celui annoncé par l’Irlande ne se transforment en compétition tous azimuts entre les pays membres.

En tant que syndicat, nous connaissons aussi bien que tout autre les risques qu’entraîne l’inflation. Nous avons subi une baisse du pouvoir d’achat due à la montée des prix de l’énergie et des produits alimentaires, tandis que la croissance des salaires réels en Europe a été plus que modérée, souvent à la traîne derrière les prix, la croissance économique et la productivité. L’Allemagne est depuis 2000 un exemple flagrant de cette situation.

C’est pour ces raisons que les circonstances actuelles ne nous empêcherons en rien de rechercher un meilleur compromis pour les travailleurs européens. Dans les années 1930, la solution choisie a été de réduire les salaires, ce qui a eu pour effet de renforcer la déflation, avec les conséquences que l’on sait. Aujourd’hui, nous cherchons à doper la croissance en diminuant les taux d’intérêts et les investissements publics. Nous ne pouvons tolérer une amplification de la pauvreté et des inégalités.

L’âge d’or pour les riches doit prendre fin. Ceux qui nous ont conduits à cette pagaille financière doivent payer cher le prix du redressement. En ce moment, la facture du sauvetage des banques s’élève pour chaque contribuable britannique à environ 5 500 livres, et elle augmente de jour en jour. Il est temps d’envoyer un message clair à ces contribuables, ainsi qu’à ceux des autres pays affectés par la crise : « plus jamais ça ». Il est nécessaire de rééquilibrer notre système afin que les institutions financières remplissent leur rôle premier : fournir le capital nécessaire à des investissements productifs pour un développement durable et une plus grande égalité entre tous.

L’auteur est Secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats

Traduction française de l’article de John Monks publié dans le Financial Times le 2 octobre 2008, p. 13.

Voir également la Déclaration de Londres : un appel à la justice et une action résolue



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Dernière modification:février 17 2009.