
22ème Forum économique
Discours de Bernadette Ségol Secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats
(Seul le texte prononcé fait foi)
I. Séance d’ouverture
Monsieur le Président,
Je vous remercie de m’avoir invitée à prendre la parole à cette cérémonie d’ouverture.
Il est important que vous m’ayez invitée en ma qualité de Secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats, la CES, représentant les 60 millions de travailleurs membres des syndicats européens. Les travailleurs et, avec eux, leurs familles.
Des « temps difficiles » en effet. La référence à Charles Dickens illustre bien le thème de cette session. Ces temps sont difficiles pour 25 millions de chômeurs en Europe, et leur nombre augmente encore. Il ne s’agit pas ici de rhétorique, ce n’est pas rien qu’un mot, il s’agit de personnes dont la vie est bouleversée, les espoirs détruits et qui se demandent avec angoisse comment finir le mois et payer le loyer.
Je pense qu’il faut toujours se rappeler ceci. Ces temps ne sont pas difficiles pour les banquiers ou pour les hauts dirigeants d’entreprises, ce sont des temps difficiles pour des personnes qui ont travaillé durant des années, pour les jeunes qui ne peuvent prendre un bon départ dans la vie.
Il nous faut dès lors non seulement avoir une vision nouvelle mais agir maintenant et s’occuper des problèmes que sont le chômage, le travail précaire et les bas salaires. Une vision, c’est bien mais elle doit s’accompagner d’action immédiate.
Nous traversons une crise longue et douloureuse. N’oublions pas que cette crise a tout d’abord été une crise financière. Il ne s’agit pas d’une crise de l’économie sociale de marché, ni d’une crise de l’état-providence mais bien d’une crise d’un capitalisme casino et d’économies dérégulées.
C’est effectivement une crise de la dette. Mais la crise de la dette est exacerbée par la spéculation financière, pas par les salaires et les coûts de la protection sociale. Les taux d’intérêt élevés sont imposés par les marchés. Quoiqu’il ait été accompli jusqu’à présent par les Grecs, les Italiens, les Espagnols, les Portugais ou les Irlandais, n’a pas réussi à satisfaire les spéculateurs. Pour eux, il n’y a jamais assez de coupes budgétaires, jamais assez de réduction de la protection sociale. Aucun des plans d’austérité mis en place pour détendre ces marchés n’a fonctionné.
Les travailleurs et les citoyens sont livrés à eux-mêmes, à leurs problèmes et aux temps difficiles, et ils ne voient pas d’issue.
Nous devons donc agir pour changer cela. Nous devons changer les politiques qui ne fonctionnent pas, nous devons mettre fin aux plans d’austérité et trouver d’autres moyens pour rééquilibrer les comptes.
L’austérité n’a pas réussi à générer une croissance durable mais, comme nous l’avions prédit, elle a au contraire provoqué une récession et entraîné davantage de chômage et de pauvreté.
Nous devons changer de cap. Il faut que notre vision nouvelle inspire une dynamique nouvelle pour que les riches paient davantage d’impôts, que l’évasion fiscale ne soit plus tolérée et que la fraude fiscale soit poursuivie. Nous avons besoin d’une taxe sur les transactions financières pour soutenir l’agenda de la croissance durable. Nous devons également mettre fin à la concurrence fiscale entre les pays en fixant un taux d’imposition minimum pour les entreprises.
Il faut aussi donner plus de temps aux pays en difficulté, aux gens qui traversent ces temps si durs, pour qu’ils trouvent le moyen de surmonter la crise de la dette.
Davantage d’austérité, de réductions des salaires et de restrictions des programmes d’aide aux malades et aux chômeurs ne feront qu’aggraver la récession.
Ce dont nous avons besoin, c’est davantage de solidarité entre les économies plus fortes et les économies plus faibles.
Les économies fortes ont bénéficié de crédits faciles en Grèce ou en Espagne. Pour elles, une restructuration de la dette de ces pays serait nettement moins coûteuse qu’un effondrement total de leur économie.
Ce qu’il faut faire également, c’est s’attaquer à la crise bancaire. La dérégulation du secteur financier commencée dans les années quatre-vingts a marqué le début de la rupture entre le capitalisme casino et l’économie réelle. Le capitalisme casino était et est toujours un monde en soi, générant de l’argent avec de l’argent mais sans lien aucun avec des investissements productifs ou des emplois. Seuls quelques rares privilégiés – mais le sont-ils vraiment ? – peuvent prétendre comprendre la manière dont ce secteur fonctionne : qui parie sur quoi, sur quelle base et pour quelle raison. Il faut que cela s’arrête. C’est une situation invraisemblable dans laquelle une poignée de personnes contrôlent des établissements majeurs mais extrêmement fragiles. Le drame est qu’on ne peut se permettre de voir ces établissements s’effondrer justement parce qu’ils sont si importants. Et donc les gouvernements sont obligés de garantir leurs dettes. Autrement dit, les contribuables doivent payer l’addition pour le capitaliste de casino.
Nous avons à cet égard vraiment besoin d’une vision nouvelle, et de décisions fortes.
Notre vision nouvelle doit aussi tenir compte de quelques faits élémentaires.
Nos économies ne sont pas destinées à produire de la richesse pour quelques-uns ; elles doivent aussi améliorer la vie des plus modestes. Nous rejetons avec force l’idéologie qui s’en remet aux forces du marché. Nous sommes convaincus que l’économie sociale de marché est la bonne réponse. Une économie sociale de marché reconnaît que le capital est une motivation puissante et peut être source de développement mais nous sommes également convaincus que, sans contrôle, capital et forces du marché mènent à une société injuste et absurde.
Nous savons que, dans un passé récent, les inégalités n’ont pas diminué ; au contraire, la pauvreté a augmenté et la protection sociale a diminué.
Un élément de l’économie sociale de marché est la protection sociale.
Nous devrions avoir honte. La protection sociale et une société plus égalitaire sont de bonnes choses. Nous n’entendons que trop cette rhétorique selon laquelle la protection sociale ne peut être maintenue, qu’elle appartient au passé.
Ce n’est certainement pas mon avis : la protection sociale est une caractéristique des sociétés progressistes, des sociétés qui se préoccupent des gens, des sociétés qui ne cherchent pas à créer une concurrence permanente entre les personnes. Je crois qu’à cet égard nous devrions être fiers de ce qui a été accompli après-guerre et que nous devrions utiliser nos compétences pour promouvoir les valeurs de cette époque plutôt que de suggérer que la protection sociale est quelque chose de dépassé.
La CES est très inquiète du sentiment grandissant que l’Europe ne travaille pas pour les gens mais contre les gens.
La CES est très inquiète du sentiment grandissant que l’Europe ne travaille pas pour les gens mais contre les gens.
Dans notre vision de l’Europe, nous avons besoin de preuves concrètes que l’Europe respecte leurs acquis sociaux, qu’elle respecte le principe de salaire et de droits égaux sur un même lieu de travail et qu’elle favorise la protection. On ne voit malheureusement que très peu de cela aujourd’hui.
La vision d’avenir de la CES est décrite dans notre proposition de contrat social pour l’Europe. Ce contrat social serait un changement par rapport à la ligne politique de l’austérité, il augmenterait la part de revenus des comptes nationaux et restaurerait un véritable dialogue pour des solutions justes. Un contrat social pour l’Europe rétablirait une réglementation du secteur financier et favoriserait les droits sociaux et syndicaux en Europe. Il instaurerait des salaires minimum, par voie légale ou par conventions collectives, qui ne pourraient être inférieurs au niveau convenu au sein du Conseil de l’Europe.
La CES est prête à discuter de sa proposition avec les employeurs et les gouvernements. J’espère vraiment que puisse être saisie cette opportunité d’une discussion constructive sur des solutions justes et socialement acceptables. Notre offre est sur la table.
Ce contrat social est l’essence même de notre vision pour l’Europe. Dans notre vision, la vie des gens est au centre de nos préoccupations.
Monsieur le Président, nous avons besoin d’une vision d’avenir pour l’Europe qui protège les acquis d’après-guerre, peut-être en les adaptant quelque peu. Nous devons développer le concept de ce qu’est une économie sociale de marché avec des systèmes de relations industrielles solides et des missions de service public qui englobent protection sociale, éducation, santé et transports.
Cette vision doit s’accompagner d’actions immédiates pour réduire le chômage, la pauvreté, les bas salaires et les inégalités.
Nous avons besoin et de vision et d’action.
Je vous remercie de votre attention.
II. Table ronde Crise de l’état-providence et syndicats
Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,
Merci de m’avoir invitée à prendre la parole à cette table ronde qui est, bien sûr, d’une importance capitale pour les syndicats.
Permettez-moi de commencer en m’interrogeant sur le thème de cette table ronde : Crise de l’état-providence et syndicats.
Je ne pense pas qu’il y ait une crise de l’état-providence en tant que tel. La crise que nous traversons est une crise de la dette qui trouve principalement son origine dans la déréglementation du secteur financier. La crise a débuté au Royaume-Uni en 2007 avec l’effondrement de Northern Rock suivi en 2008 par le séisme provoqué par la faillite de Lehman Brothers.
C’est parce que l’Irlande a dû sauver ses banques que le pays est maintenant sous la surveillance de la Troïka. C’est parce que le secteur bancaire a accordé des facilités de crédit déraisonnables que la population espagnole souffre de la bulle immobilière. Une trop grande facilité de crédit fut l’une des raisons pour lesquelles la Grèce a atteint un niveau élevé de déficit public et n’a plus pu se financer sur le marché.
La crise ne peut en aucun cas être comprise comme une crise de l’état-providence. Si l’état-providence connaît des difficultés, c’est parce que des plans d’austérité ont été imposés pour le rendre moins cher. Ce n’est pas l’état-providence qui nous a plongés dans cette pagaille. Mais c’est malheureusement l’état-providence qui en paie le prix.
Mais qu’est au juste l’état-providence ? L’état-providence, c’est la sécurité sociale, la couverture médicale ; c’est encore les allocations de chômage et les pensions. L’état-providence, c’est ce qui fait la cohésion des sociétés, des sociétés qui unissent les personnes, des sociétés qui se préoccupent des gens. L’état-providence, c’est une société dans laquelle les inégalités diminuent et la pauvreté est réduite.
Nous ne devrions pas évoquer l’état-providence comme s’il s’agissait d’une chose du passé, comme une chose que nos sociétés doivent oublier. Après tout, quel est notre modèle ? Quelle sorte de société voulons-nous ? Croyons-nous que réduire les inégalités est une bonne chose ? Croyons-nous que les transports publics sont une bonne chose ? Que l’éducation, vecteur de progrès social, est un droit pour tous, indépendamment des revenus de la famille ? Que personne ne devrait être laissé sans soin parce qu’il ou elle est pauvre ?
Ce que je veux dire, c’est que l’état-providence est un acquis européen de l’après-guerre vraiment unique et qu’il faut le considérer de manière positive. Malheureusement, l’idéologie néolibérale estime que l’état-providence doit être aboli parce que les gens doivent gérer leurs propres affaires, se battre pour vivre et faire de l’argent et être en permanence en concurrence les uns avec les autres. Cette idéologie est destructrice pour les sociétés et les valeurs.
Et c’est ici que je vois le lien entre syndicats et sociétés-providence. Les syndicats sont des organisations qui défendent les valeurs et les acquis des sociétés-providence, garantissant les droits collectifs plutôt que les droits individuels, augmentant les bas salaires, luttant contre les inégalités et pour la justice sociale.
Et c’est ici que je vois le lien entre syndicats et sociétés-providence. Les syndicats sont des organisations qui défendent les valeurs et les acquis des sociétés-providence, garantissant les droits collectifs plutôt que les droits individuels, augmentant les bas salaires, luttant contre les inégalités et pour la justice sociale.
Quel est le rôle et quelle est la valeur des syndicats dans la crise financière et la crise de la dette que nous traversons ? La réponse est assez simple : les syndicats sont des organes représentatifs bien structurés. Leur rôle est de défendre le droit des gens et de négocier les meilleures solutions possibles en cas de problèmes. Et les problèmes sont fréquents.
Dans une idéologie néolibérale, il n’y a pas de place pour des syndicats car il n’y a pas de place pour les droits collectifs ou pour des solutions négociées. Individualisme et autonomie sont essentiels. Si vous êtes un battant, vous réussirez dans la vie. Si vous ne savez pas vous battre, vous serez pauvre et déconsidéré. Il n’y a manifestement pas de place pour les syndicats dans une telle société.
Nous rejetons cette idéologie avec force. Notre conviction est qu’une économie sociale de marché est une bonne réponse. Une économie sociale de marché reconnaît que le capital est une motivation puissante et peut être source de développement mais nous sommes également convaincus que, sans contrôle, capital et forces du marché mènent à une société injuste et absurde.
Des forces financières incontrôlées et le capitalisme casino ont conduit à la crise que nous traversons. Qui peut prétendre aujourd’hui que nous devrions poursuivre sur la même voie ?
Dans une économie sociale de marché, les syndicats ont la place qui leur revient. Leur rôle est de traduire en réalités les valeurs d’équité et de justice sociale. Cela passe par l’action et la négociation. Ce sont là les deux fonctions des syndicats. L’une ne va pas sans l’autre.
Dans une économie sociale de marché, les syndicats ont la place qui leur revient. Leur rôle est de traduire en réalités les valeurs d’équité et de justice sociale. Cela passe par l’action et la négociation. Ce sont là les deux fonctions des syndicats. L’une ne va pas sans l’autre.
La première chose à faire en période de crise est donc de reconnaître la valeur de forces organisées, telles que les syndicats, comme moyen de trouver et de mettre en place des solutions. Et c’est bien sûr possible. Economies saines et syndicats forts ne sont pas contradictoires mais bien complémentaires. Il nous suffit de regarder du côté des Pays nordiques, de l’Allemagne, de l’Autriche. Ces économies fortes ne se sont pas construites contre mais avec les syndicats.
Ce fait est très largement admis. Dans de nombreux documents publics, et en particulier des documents et des discours de fonctionnaires et de politiciens européens, la valeur du partenariat social et du dialogue social est pleinement reconnue. C’est une chose positive.
La réalité est toutefois très différente. Dans cette période de crise, les mesures qui sont encouragées sont des mesures qui affaiblissent les syndicats. Leur capacité à négocier est contestée ou limitée. Les gouvernements passent outre de leur avis ou les ignorent.
Le problème est particulièrement grave dans les pays de l’Est. Au lieu de soutenir les structures favorables aux négociations, les gouvernements acceptent que des politiques antisyndicales à l’américaine soient mises en place. Les États baltes en font l’expérience de manière générale. En Hongrie, la réforme du droit du travail a eu des conséquences négatives pour les syndicats.
Le partenariat social doit être autonome. C’est la règle. Les gouvernements doivent sortir des négociations. Il existe malheureusement de très fortes pressions qui incitent actuellement les gouvernements à affaiblir la capacité des syndicats à négocier.
Je voudrais ajouter autre chose à cela. Le partenariat social doit être autonome mais les gouvernements ont un rôle à jouer. Si les gouvernements veulent que les partenaires sociaux trouvent les bonnes solutions, il faut qu’ils proposent les plateformes et les conditions de négociation adéquates. En Belgique, le Conseil central de l’économie est un exemple d’une telle plateforme. Ce que je veux dire, c’est qu’un dialogue autonome se développera si l’environnement est propice, si les conditions des négociations sont bonnes et si les solutions négociées sont favorisées.
Des négociations positives demandent aussi un climat social favorable. Permettez-moi de prendre l’exemple des Pays nordiques. Les gouvernements, quelle que soit leur couleur politique, ne se risqueraient pas à contester la valeur des discussions avec les syndicats. Dans ces pays, la société considère les syndicats comme étant un élément à part entière des structures démocratiques. Le climat y est propice pour reconnaître que les syndicats font partie de la solution et non du problème.
Il ne faut en effet jamais oublier que les syndicats et les droits syndicaux sont essentiels dans les sociétés démocratiques. Il n’existe pas de vraie démocratie là où les syndicats sont rejetés ou activement combattus. Les syndicats font partie intégrante des sociétés libres. Il n’existe pas de vraie démocratie dans les pays qui rejettent le droit d’organisation et de négociation collective.
Vous avez récemment célébré le 32ème anniversaire des accords de Gdansk. Au cours de ces journées historiques, ici, en Pologne, la liberté syndicale et les droits syndicaux ont été reconnus après une longue et remarquable lutte. Le souvenir de cette lutte reste et restera toujours. C’est la preuve évidente que les droits syndicaux sont des droits démocratiques.
Il y a hélas toujours de nombreux pays, particulièrement en Europe orientale, où ce principe fondamental des droits de l’homme n’est pas respecté.
Ma conviction, la conviction de la CES est qu’en période de crise pour l’état-providence (et non de l’état-providence), les syndicats font partie intégrante de la solution.
C’est la raison pour laquelle la Confédération européenne des syndicats met sur la table sa proposition de contrat social pour l’Europe.
Ce contrat social définit notre vision et propose une base de négociation pour surmonter la crise de manière juste et non destructrice. Notre contrat social pour l’Europe met l’accent sur une justice économique et sociale, des relations industrielles et des négociations et une croissance durable axée sur l’emploi. Ces outils devraient nous permettre de trouver une solution pour sortir de cette crise et sauver notre état-providence si précieux.
Je suis persuadée que c’est la voie que nous devons suivre pour garantir un avenir commun durable.
Je vous remercie de votre attention.
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